☻Fouiller bercer pompier
ARIANE DUMONT-LEWI & OLIVIER DEBBASCH



Critique de Anne-Laure Thumerel, 17 juillet 2026





“Déchiffrer la partition de la violence”

De très nombreux spectacles-témoignages fleurissent sur la scène contemporaine. L'arc narratif est presque toujours le même. Ils racontent des souffrances infligées à une figure individuelle qui instaure un régime compassionnel avec le public en se confiant.

Cette figure se forge une identité à partir de sa blessure puis entame un parcours de résilience et de réparation en s'engageant dans une forme d'expressivité libératrice (l'art, un groupe militant, un journal de bord...) qui lui fait alors prendre conscience du caractère systémique des violences perpétrées par certaines identités sur une identité comme la sienne. Les identités menaçantes/blessantes sont associées à des figures du « mal » par essence et/ou reconduction des représentations héritées. Elles sont jugées responsables de la menace et de l'injustice qu'elles font peser sur les autres et sont invitées à changer, à travailler sur elles pour transformer leur identité (conçue comme la source du problème) sans jamais considérer le système d'exploitation qui organisent ces violences, forgent ces identités et les mettent au service d'un projet d'accumulation capitaliste.

Dans les nombreux spectacles-témoignages que nous voyons, la figure individuelle à l'identité blessée finit par rejoindre un groupe « safe » préservant cette identité de toute nouvelle attaque et/ou invisibilisation. La circonscription/définition de cette identité par rapport à d'autres a donc une valeur existentielle très forte. Le fil conducteur psychologique et identitaire aboutit (trop) souvent à dire, sous couvert de produire une parole libératrice ou de défendre des personnes victimes de violence, qu'il faut se retrouver entre identités semblables pour aller mieux et s'organiser contre les identités blessantes. Ainsi, la question de l'alliance sociale contre la fabrique de la violence par delà les différences identitaires entre assejuti·e·s à l'oppression capitaliste s'éloigne dans un lointain inaccessible.Bien que le terrain d'étude des identités soit absolument nécessaire et légitime pour prendre en compte la multiplicité des expériences de l'oppression, il est trop souvent considéré comme clôturé sur lui-même et l'identité « (re)trouvée » devient une fin en soi. On doit bien le dire, le caractère lassant de cet arc narratif à la mode entame parfois la joie de la réception de certains spectacles. Mais Fouiller Bercer Pompier est un spectacle-témoignage qui nous a paru déjouer brillamment le schéma habituel.

Dans ce spectacle, Octave, un jeune chanteur se prépare à interpréter l’opéra de Scarlatti Il Primo Omicidio  dans le rôle de Caïn dont l'histoire raconte qu'il finira par tuer son frère Abel en donnant lieu au premier homicide de l'humanité. Pendant qu’il répète, les airs lyriques s’entremêlent aux souvenirs d'enfance qui font caisse de résonance avec la construction de son rôle: Octave est passé à tabac par son frère jusqu'à ses quatorze ans et aucun membre de la famille ne dit quoique ce soit pour que ça cesse. L’envie meurtrière de rendre les coups à son frère grandit.

Grâce à une pensée musicale fine, Olivier Debbasch et Ariane Dumont-Lewi déploient une dramaturgie de la convocation : l'art de faire venir à soi, ou monter en soi quelqu'un ou quelque chose pour la faire parler, s'y confronter ou simplement discuter, comprendre. Iels nous invitent à entrer dans un déchiffrage partagé de la partition de la violence. La musique fait remonter du fond du ventre d'Octave des souvenirs, des pulsions, des silences. Tandis qu'Ariane l'accompagne au piano et fait l'exégèse de l'expressivité de la musique, elle le convoque, l'invite à trouver la note et la tonalité expressive justes, à faire vibrer la musique de tout ce qu'il a dans le ventre ; elle le libère ainsi de ses envies de meurtre.

Cette quête de justesse, de précision et de résonance est belle et salutaire. Les identités se brouillent ; la fonction blessante et meurtrière se détache de son assignation identitaire binaire (bourreau/victime, méchant/gentil), elle devient potentiellement réversible. Dans ce spectacle, la violence est partout, elle n’est pas personnifiée. C’est un milieu dans lequel on évolue, elle peut-être renvoyée à l'envoyeur tandis que l'envoyeur lui-même apparaît en mouton ou en uniforme, tenu en obéissance et en soumission par plus grand que lui. Dans Fouiller Bercer Pompier, c'est une désidentification à la blessure qui se joue et c'est par là que ça ne répare ni ne pardonne mais questionne, fouille, berce et maîtrise les feux individuels de l'antagonisme stérile. L'espace pour penser l'origine, la reconduction et la responsabilité de la violence est ouvert et désintoxiqué des fallacies individualistes. Il s'agit d'une exigence dramaturgique suffisamment rare pour être soulignée.


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Texte, mise en scène et interprétation Olivier Debbasch et Ariane Dumont-Lewi
Regards extérieurs Sophie Bricaire, Emeric Cheseaux et Naïma Perlot-Lhuillier
Scénographie Mélissa Rouvinet
Costumes Clément Desoutter
Création lumières Billy Rambaud
Travail vocal Élodie Fonnard
Réalisation masque Jean Ritz

(Vu au Théâtre du Train bleu  le 10 juillet 2026)